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Le texte qui suit est tiré d'un des cinq essais qui composent L'Envers et lendroit, publié en 1936 quant Camus avait à peine 23
ans. Dans la première partie Camus raconte l'histoire d'une vieille femme qui à la fin de sa vie reçoit en héritage une somme d'argent de cinq mille francs. Elle décide de
l'investir en s'achetant un tombeau où elle commence à se rendre visite et où elle apprend les secrets de l'univers; désormais elle est morte aux yeux du monde et à
elle-même.
Le jour de la Toussaint, elle trouve des violettes que des "inconnus compatissants" avaient placées devant le tombeau.
. C'était une femme originale et solitaire. Elle entretenait un commerce étroit
avec les esprits épousait leurs querelles et refusait de voir certaines personnes de sa famille mal considérées dans le monde où elle se
réfugiait.Un petit héritage lui échut qui venait de sa soeur. Ces cinq mille francs, arrivés à la fin d'une vie, se
révélèrent assez encombrants. II fallait les placer. Si presque tous les hommes sont capables de se servir d'une grosse fortune, la difficulté commence
quand la somme est petite. Cette femme resta fidèle à elle-même. Près de la mort, elle voulut abriter ses vieux os. Une véritable occasion s'offrait à
elle. Au cimetière de sa ville, une concession venait d'expirer et, sur ce terrain, les propriétaires avaient érigé un somptueux caveau, sobre de lignes, en marbre noir, un vrai trésor à
tout dire, qu'on lui laissait pour la somme de quatre mille francs. Elle acheta ce caveau. C'était là une valeur sûre, à l'abri des fluctuations boursières et des
événements politiques. Elle fit aménager la fosse intérieure, la tint prête à recevoir son propre corps. Et, tout achevé, elle fit graver son nom en capitales
d'or.
Cette affaire la contenta si profondément
qu'elle fut prise d'un véritable amour pour son tombeau. Elle venait voir au début les progrès des travaux. Elle finit par se rendre visite tous les dimanches
après-midi. Ce fut son unique sortie et sa seule distraction. Vers deux heures de l'après-midi, elle faisait le long trajet qui l'amenait aux portes de la ville où
se trouvait le cimetière. Elle entrait dans le petit caveau, refermait soigneusement la porte, et s'agenouillait sur le prie- Dieu. C'est ainsi que, mise en
présence d'elle-même, confrontant ce qu'elle était et ce qu'elle devait être, retrouvant l'anneau d'une chaîne toujours rompue, elle perça sans effort les desseins secrets de la
Providence. Par un singulier symbole, elle comprit même un jour qu'elle était morte aux yeux du monde. A la Toussaint, arrivée plus tard que d'habitude, elle
trouva le pas de la porte pieusement jonché de violettes. Par une délicate attention, des inconnus compatissants devant cette tombe laissée sans fleurs, avaient partagé les
leurs et honoré la mémoire de ce mort abandonné à lui-même.
Cette expérience que l'auteur lui-même décrit comme une "minute dans l'étoffe du temps," amène le paragraphe qui suit où Camus
commence à parler dans sa propre voix:
Et voici que je reviens sur ces choses. Ce jardin de l'autre côté de la
fenêtre, je n'en vois que les murs. Et ces quelques feuillages où
coule ...
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