Lecture en liberté... Balade expansive dans le ''Chant de Sapho au bûcher d'Erinne'', poème d'Amable Tastu

Publié le par Claire Antoine

1. Portrait d'Amable Tastu 2. La ronde des Muses par Caroline Antoine1. Portrait d'Amable Tastu 2. La ronde des Muses par Caroline Antoine

1. Portrait d'Amable Tastu 2. La ronde des Muses par Caroline Antoine

En voici la conclusion tandis que la lecture dans son intégralité se trouve dans un petit opuscule intitulé "Amable Tastu et le "Chant de Sapho" Collection : Les lectures de Claire Antoine. (Référence au bas de l'article)Mais si vous le souhaitez, je peux vous envoyer le texte  en pdf. Contactez-moi, dans ce cas, par message overblog.  

 

Ainsi prend fin le poème qui montre une Amable Tastu à la technique versificatrice complexe et redoutable, sur fond de posture ironique.

 

                                               Essai miné de la construction d’une figure de femme poète

 

                                                                                     « Au-delà du genre »

Dans la plupart de ses poèmes, Amable semble  tentée, plus ou moins explicitement, par le silence. [1]  Toutefois l’espace qu’elle cherche à fonder, en adoptant des formes poétiques qui contribuent à l’exclure, se présente comme un entre-deux où elle veut, en quelque sorte, imposer de nouvelles règles qui permettraient de donner de la consistance et de la valeur au conflit personnel auquel elle ne cesse de revenir. Ce faisant, ce qu’elle recherche en le tirant du côté des petits côtés égoïstes et frileux de la nature humaine, ressemble, aux yeux de ses contemporains masculins[2], à un lieu de « féminité » en demi-teinte, non abouti et « sournois…[3] », qu’ils refusent et stigmatisent, au nom de « la pure » tradition poétique qu’ils représentent, bien entendu. Mal à l’aise, parce que ses règles ne lui convenaient pas tout à fait, avec un genre qu’elle connaissait à la perfection, elle aurait voulu être écoutée par ceux qui détenaient les clés de la légitimité. N’ayant pas pu forcer le barrage, malgré une lutte d’une dizaine d’années, elle a fini par renoncer à  trouver des formes et des genres poétiques adapté·e·s à ses aspirations.  

 

En rendant hommage à Sapho qui elle-même le fait pour Erinne c’est comme si elle mettait toutes les poétesses sous leur triple « protection ». Or, la mythique Sapho drainant avec elle des questions biographiques et artistiques qui ne cesseront, au fil des siècles, d’interpeler les poétesses et leurs lectrices, est présentée par Amable comme quelqu’un de profondément divisé et de profondément humain, quelqu’un que, comme le dirait Ovide en substance, ses forces ne soutiennent plus dans ses chants poétiques trop douloureux pour qu’ils soient véritablement artistiques. Sapho n’est ni universelle ni conquérante, chez lui non plus. Elle n’est pas le héraut de l’humanité, dont l’ancrage serait celui d’un « monde céleste au-delà de l'horizon ». Et pourtant …Elle défie les siècles. Aux antipodes de la visibilité publique de l'édifice monumental, ce tombeau poétique ne pourrait-il pas être le signe de la volonté d'Amable de donner à voir poétiquement la réalité du "petit côté des choses". Son œil et sa plume privilégient la mise en valeur des passions premières[4] comme l’ambition/le désir de gloire et l’amour mais aussi et surtout celles qui portent l'humain à l'intrigue et aux rivalités. En quête de vérité, elle rompt l’harmonie universelle hypocrite, prônée par les poètes hommes et continue à se montrer assez cynique et désillusionnée.   Amable joue avec la respectabilité des références antiques et les fantasmes homoérotiques de ses contemporains, devenues des vérités à demi-effacées susceptibles de révéler une réalité secrète.  Elle semble cependant choisir (si l’on se réfère à ses sources) comme la plupart des romantiques, de mettre l’accent sur une Sapho hétérosexuelle, sans exclure l’idée de relations lesbiennes entre Sapho et Erinne. Quoi qu’il en soit, le mariage et la sexualité sont nettement discrédités.

Les poétesses lucides, porteraient un fardeau très lourd, puisqu’avec tout leur indéniable talent, leur capacité à aimer, follement, - des qualités revendiquées par les poètes hommes - elles n’ont jamais droit à une notoriété mettant en avant leur art et seront rattrapées par le biographique toujours rédhibitoire[5].

En écrivant ce poème Amable montre qu’elle refuse le sublime auquel les romantiques sont si obstinément attachés. Elle ne se montre ni « croyante » ni idéaliste. Son « péché originel » est celui d’aimer les vers et leurs « purs » et délicieux « attraits », plus que tout.

L’évocation de la beauté du visage des Muses, dans la dernière strophe, confirme, s’il en était besoin, que le poème relève d’une esthétique et donc que les mots ne sont pas à prendre uniquement au pied de la lettre[6]. La parole artistique n’est pas univoque, elle entraîne vers l’abîme, pour mieux en revenir.  

Comme toujours, l’analyse d’un poème d’Amable conduit loin. Son poème est centrifuge et ouvre à chaque vers de nouvelles pistes qui vont, pour, je l’espère, le  plus grand plaisir des lecteurs du XXIe siècle, s’entrecroiser. 

 

[1] En 1815, Amable encore célibataire met en balance mariage et gloire poétique. C’est l’un ou l’autre fera-t-elle savoir à son père « (…) veut-il une fille qui devienne célèbre ? Alors, elle se ne mariera pas, elle travaillera. » Elle est absolument convaincue que le fait de devenir poète exigerait d’elle une vie d’ascèse. Elle se mariera un an plus tard. Elle ne peut donc pas ne pas être travaillée par cette conviction qu’elle semble avoir su quelque peu assouplir.   

[2] Amable est reconnue par les « poètes femmes ». 

[3] Adjectif péjoratif dont un critique affuble certains de ses poèmes. 

[4] Cf. La philosophie de Charles Fourier (1772-1837)

[5] Les romantiques hommes ont voulu créer une figure  paradoxale du poète désespérément malheureux mais capable d’atteindre une félicité surhumaine. 

[6]  Le poète échoue s’il « se comprend », si sa parole ne signifie rien d’autre que ce qu’elle dit dans son éclatante évidence. 

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