Lautréamont et les chants de Maldoror. J'adore encore !

Publié le par Claire Antoine

                             Lautréamont et les chants de Maldoror. J'adore encore !

     J'ai appris une partie de ses chants en 1977, à l'époque je les aimais pour leur puissance émotionnelle et aujourd'hui pour l'humour génial qu'ils véhiculent ( c'est peut-être parfois la même chose...)     

 

                                          Délire et humour; transgression et détournement 

pour un auteur sorti de l'ombre par les surréalistes ( dont il fut un temps "le prophète") puis par des critiques comme Gaston Bachelard, Julia Kristeva et aussi Guy Debord qui ont montré l'intérêt de son esthétique.

                                                                           Tout d'abord...

  Le comte de Lautréamont, pseudonyme d'Isidore Ducasse, (1846 -1870),  est  l'auteur de trois ouvrages déroutants difficiles à classer ( poésie, récit, roman ?). Le plus connu est celui intitulé Les chants de Maldoror, constitué de six chants en prose qui se présentent comme une suite d'épisodes fiévreux, au premier abord assez hétéroclites, chaotiques, même, ayant pour seul fil conducteur et maître à bord le héros maléfique Maldoror, un personnage polymorphe ( hyène, oiseau, poisson...) mystérieux, méchant, cruel, orgueilleux, désespéré. Pas de faux semblants ni de manipulation, le lecteur est prévenu, les pages sont déconseillées aux âmes sensibles...

Dans les fascicules Poésies I et Poésies II écrits l'année de sa mort, il prendra le contrepied des chants et devenu défenseur du "bien", il annoncera : « Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par l’équanimité froide (qualité morale associée à la sagesse) et l’orgueil par la modestie ».

 

                             Un deuxième abord pour des Chants de maldoror pas si hétéroclites que ça...

                                                   "Le plagiat ossature, trame, l’épine dorsale." 

     Le poète assume le plagiat ( un péché mortel en littérature) au point d'en faire une bluffante poétique

« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. »

Il  convoque, copie, découpe, malaxe, déplace, déforme et réinforme, décontextualise et redessine d'autres contours   : plagiat et intertextualité ( comme le feront les surréalistes)

 "J’ai chanté le mal comme ont fait Mickiewicz, Byron, Milton, Southey, A. de Musset, Baudelaire, etc. Naturellement, j’ai un peu exagéré le diapason pour faire du nouveau […]“ 

Jean-Marie Le Clézio dit à propos du Lautréamont des Chants... « Comme le Dante de la divine Comédie, le lecteur s’aventure dans un autre monde, un Enfer… Nous sommes frappés par l’aspect dangereux du paysage des Chants, sa Sauvagerie comme dans l’Enfer de Dante : étendues désertes, forêts, rochers au bord de l’Océan, paysages nocturnes… » 

                                                                       A lire...

L'étude novatrice et passionnante d'Elisabetta Sibillio sur l'architecture des Chants de Maldoror, (dont la critique attrayante de Chloé Chamouton est en lien), établit un "rapport (...) entre "l’Enfer" de Dante et les Chants de Maldoror, à travers un substrat de métaphores, de figures et d’images utilisées par Lautréamont dans un autre contexte". (cf Petite prise de notes en infra)

"L'auteure montre que dans "l’œuvre de Lautréamont se dessine une trame intertextuelle où se rejoignent, au sein d’un même voyage, Dante bien évidemment, mais également Buffon, ou encore Baudelaire. Une trame qui trace un ordre dans l’apparent chaos des Chants de Maldoror pour dévoiler un projet poétique lucide."

 

                                                                       Et aussi...

 

                Comment le plagiat-détournement est instrumentalisé par Guy Debord et les situationnistes ...

 

Le détournement permet de nier les conditions idéologiques de la production artistique et va dans le sens d'une œuvre d’art, considérée comme un simple produit marchand  (ce qui fait tomber "l'auteur" sacralisé de son piedestal) et permet également de montrer que la nouveauté produite doit avoir une valeur propédeutique et stratégique.

Pour le critique Vaneigem, l’œuvre de Lautréamont forme le cœur d’une théorie révolutionnaire et anarchiste pour la fin du XIXe siècle.

   De plus, le détournement du fait qu'il décontextualise fait tenir aux textes plagiés « le langage fluide de l’anti-idéologie ».

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                                                    Prise de notes dans le texte en lien

Un plagiat mimésis, avec un texte de départ reconnaissable

 : un plagiat, matière première, support et terreau qui permet à l’auteur de développer et d’expliciter le texte copié, ou emprunté en occultant la source. 

 L’empreinte dantesque : l’unique référence explicite à Dante, à travers la notion de hyène. Référence aux hyènes qui deviennent comme une signature, un autoportrait de l’auteur qui appartient « à la troupe des descripteurs des marécages isolés ou des landes inexplorées », comme Dante.

Il avoue « plagier les textes d’autrui », sans faire un simple copié collé de textes d’autres auteurs, puisqu’il lui fait subir un traitement particulier du fait qu’il va isoler le morceau copié de son contexte pour ensuite le placer à sa guise selon les besoins de son propre texte. 

les Chants de Maldoror sont littérairement  très construits. Ils témoignent d’une vision « surréaliste » de l’humanité

Le texte de Dante  après avoir été exposé à des transformations  complexes aboutissant à un renversement, comme en témoignent les deux métaphores : celles du vol de grues, métaphore de la lecture et celle du vol d’étourneaux, métaphore de l’écriture). 1Ces deux métaphores proviennent de la Divine Comédie dantesque mais apparaissent situées en ordre inverse dans les Chants.

« Cette incontestable provenance dantesque de deux métaphores soutient l’hypothèse de l’existence d’un projet de structure des cinq premiers chants, exposition de la théorie de Lautréamont ». ​​​​Comme Dante, il recourt à des métaphores constructives.

 La Divine Comédie et les Chants reflètent une certaine conception de l’humanité, qui se révèle à travers la bouche, les gestes de leur héros, porte-parole de leurs opinions et de leurs réflexions. Les Chants portent le sceau dantesque à travers plusieurs motifs.

Autre leitmotiv des deux œuvres : l’étrangeté, l’appartenance à l’inhumanité des héros, protagonistes, dont les traits de caractère, l’apparence physique semblent définir et caractériser leurs auteurs. Qu’il s’agisse du héros, de la divine Comédie, ou de Maldoror, tous deux sont investis d’une mission et jouent un rôle de témoin oculaire

Maldoror comme Dante se présente « l’étoile au front ».

 L’œuvre de Lautréamont à l’origine de tout un bestiaire où en écho à La Comédie se côtoient le crapaud, les poux, un requin femelle, Arachné, l’araignée tisserande, le scorpion de grande espèce ». La fonction des animaux demeure la même.

Il rassemble en quelques lignes des lieux dantesques éparpillés.

Il utilise parfois le même vocabulaire spécifique pour désigner des lieux. Qu’il s’agisse du héros, du bestiaire ou de la géographie et des lieux, notamment enfer et purgatoire...

                                                                       ****

   Extrait du Chant 1   

Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, volent puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.(...)

 

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