Mardis-Poésie avec René-Guy CADOU ''Je'' lyrique/autobiographique : rencontre vitale avec la femme et la muse

Publié le par Claire Antoine

Montage à partir de Chagal

Montage à partir de Chagal

Hélène, femme et muse  
 
Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu'une oreille dans l'herbe
Qui écoute apeurée la grande voix du temps
 
Je t'attendais/et tous les quais/toutes les routes
Ont retenti du pas brûlant qui s'en allait
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais
 
Tu ne remuais encor que par quelques paupières
Quelques pattes d'oiseaux dans les vitres gelées
Je ne voyais en toi/que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou

Et pourtant c'était toi/dans le clair de ma vie
Ce grand tapage matinal qui m'éveillait
Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
Ces astres ces millions d'astres qui se levaient

Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
Pétillaient dans le soir ainsi qu'un vin nouveau
Quand les portes s'ouvraient sur des villes légères
Où nous allions tous deux enlacés par les rues

Tu venais de si loin derrière ton visage
Que je ne savais plus à chaque battement
Si mon cœur durerait jusqu'au temps de toi-même
Où tu serais en moi plus forte que mon sang.

 

                                       "Je t'attendais" : certitude, évidence...de toute éternité  
La femme aimée , vient de et par la mer : elle est humide, mouvante, ondoyante,  porteuse de "douce pluie" vivifiante et d'ailleurs. Comparée à un navire, à la pluie c'est aussi par métaphore une enfant qu'il porte sur ses épaules, à un arbre aux  feuilles mains.  

Pour lui une anxieuse, trop longue et sèche et brûlante attente au bord des quais ou au ras du champ de blé. Dans l'attitude de ceux qui sont restés à terre et qui scrutent l'horizon. Il attend de se sentir alourdi par elle. 

L'attente frémit remue, traces de pattes d'oiseaux. Signe imperceptibles de sa présence et de son arrivée

Il la décrit en creux, par le manque "Je ne voyais en toi que cette solitude" qu'elle remplacera  sur ses épaules.   

Avec "Et pourtant" on entre dans la partie  où elle est présente. L'univers du poète est bouleversé...tapage...éveil. Comme la Vénus de Lucrèce, elle éveille le monde, insuffle le désir de vivre, d'aimer, d'écrire. Les quais, les routes deviennent  oiseaux, vaisseaux, pays, fenêtres  tous ces mots affectés du déterminant "tout/s",  astres mot répété avec ajout d'un adjectif  numéral  hyperbolique. Le chemin est trouvé, il n'attend plus et son sentiment est aussi plein et totalisant, obsessionnel.

 Le vin nouveau rappelle l' Alcool d'apollinaire  (Premier poème « Zone » : « Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie/ta vie que tu bois comme une eau- de- vie » Dernier poème vendémiaire : « Mondes qui vous ressemblez et qui nous ressemblez/ Je vous ai bus et ne fus pas désaltéré (…) Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers (…) Ecoutez mes chants d’universelle ivrognerie ». Alcool : eau de vie, eau de feu : jeu de la lumière et de l’eau : "Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent/ tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter ».Image de la distillation comme métaphore de la poésie : Les poèmes : quintessence de la vie ;  extraction d'un pur parfum des expériences. Etancher la soif d’être, soif d’immortalité. Alcools réintroduit Dionysos le dieu de l’inspiration et de l’ivresse) 

Il la pressentait, il l'a reconnue et accueillie jusqu'à ne plus très bien pouvoir séparer le sien du sien...A deux, ils se tournent vers la ville. Il n'est plus seul face au grand large De la femme attendue et rêvée,  absente elle devient immanence, présence et fécondité, Muse.

 

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