Mardis-Poésie : Aragon entre autobiographie/mémoires/lyrisme d'un Je/moi fictionnel : poème liminaire du 'Roman inachevé'

Publié le par Claire Antoine

lien avec une balade poétique dans Paris proposée par Jacques Jouet, écrivain, membre de l'Oulipo.

lien avec une balade poétique dans Paris proposée par Jacques Jouet, écrivain, membre de l'Oulipo.

                          A la  recherche d’un chant qui  transcende les genres
Autobiographie en vers, arrimée à la mémoire collective  : dire, sans se renier,  la tragédie du revirement   
"Mentir-vrai" comme dans un roman... où Aragon « exhibe ses chaînes et ses plaies » 
   
Le roman inachevé, 1956. Louis Aragon a 59 ans : il meurt en 1982
dont le sous-titre Poèmes place le genre du roman dans la tradition médiévale où le roman est un récit en vers : dialectique le l'héritage et de l'innovatio.                
Il évoque son enfance; la Première guerre mondiale; les années du surréalisme; les années trente; le temps présent... Il y parle de sa rencontre avec Elsa Triolet;  justifie son  engagement politique naïf à ce qu'il pensait comme une utopie.  Ce sont des vers désillusionnés, qui parlent d'un sentiment d'échec, mais aussi de la volonté de conserver l'espoir qui offrent la figure d'un homme à la fort et faible, croyant et sceptique, moralisateur, mais  sur sables mouvants. 
                                            Poème liminaire " Sur le pont neuf j'ai rencontré..."
Le poème débute hors champ . le silence est rompu de façon énigmatique, souvenir d'un son obsédant venu d'où ? Conduit par le vers, guidé par la mélodie, il accède à la mémoire,  reconstruit le souvenir, évite le désordre de l'émotion. 
Comme une litanie l'anaphore incantatoire,  rythme l'urgence, obsède, "énergise", relie et rallie
L’indicible est au cœur du poème, l’expression silencieuse de la honte.
Ce sur quoi il bute, mais refuse d'effacer 
L’implicite règne entre les vers, pour dire cette blessure qui lui vient de ce qu’il aim(ait), du communisme. 
Le je présent adopte une posture sacrificielle, 
 
Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
D'où sort cette chanson lointaine
D'une péniche mal ancrée
Ou du métro Samaritaine 

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Sans chien sans canne sans pancarte
Pitié pour les désespérés
Devant qui la foule s'écarte

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
L'ancienne image de moi-même
Qui n'avait d'yeux que pour pleurer
De bouche que pour le blasphème

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Cette pitoyable apparence
Ce mendiant accaparé
Du seul souci de sa souffrance

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Fumée aujourd'hui comme alors
Celui que je fus à l'orée
Celui que je fus à l'aurore

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Semblance d'avant que je naisse
Cet enfant toujours effaré
Le fantôme de ma jeunesse

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Vingt ans l'empire des mensonges
L'espace d'un miséréré
Ce gamin qui n'était que songes

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Ce jeune homme et ses bras déserts
Ses lèvres de vent dévorées
Disant les airs qui le grisèrent

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Baladin du ciel et du coeur
Son front pur et ses goûts outrés
Dans le cri noir des remorqueurs

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Le joueur qui joua son âme
Comme une colombe égarée
Entre les tours de Notre-Dame

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Ce spectre de moi qui commence
La ville à l'aval est dorée
A l'amont se meurt la romance

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Ce pauvre petit mon pareil
Il m'a sur la Seine montré
Au loin les taches de soleil

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Mon autre au loin ma mascarade
Et dans le jour décoloré
Il m'a dit tout bas Camarade

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Mon double ignorant et crédule
Et je suis longtemps demeuré
Dans ma propre ombre qui recule

Sur le Pont Neuf j'ai rencontré
Assis à l'usure des pierres
Le refrain que j'ai murmuré
Le reve qui fut ma lumière

Aveugle aveugle rencontré
Passant avec tes regards veufs
Ô mon passé désemparé
Sur le Pont Neuf

Le je présent est attaqué mais au final , la constance l’emporte : « Je porte la victoire au cœur de mon désastre / Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres / Je porte le soleil dans mon obscurité » Ce « soleil secret », est Elsa. 
...qu'il faillit perdre en 1942  .  Lecture de "Toute une nuit j'ai cru tant son front était blème..."
Exercice sur ce que l'on ne dira pas et dont on a honte à partir d'un lieu réel et symbolique qui permet de faire revenir le passé et de lui désigner une place mesurée d'où il ne bougera plus  

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