(suite et fin) Pour une lecture du livre : "Le Magicien Muzot" d'E.M.Mungenast

Publié le par Claire (C.A.-L.)

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                                     “Der Zauberer Muzot”

                                    Le magicien MUZOT                      

                             Des éditions à la traduction

Claude PUHL a fait paraître, en 1986, une traduction du Magicien Muzot d'Ernest Moritz MUNGENAST. Dans la Préface du livre il dit avoir dû faire face à des " obstacles considérables". Il y a d'abord, le fait qu'il existe plusieurs éditions du roman. M. Puhl a privilégié celle de 1939, parue à Dresde : c'est le dernier état du roman.

Et puis l'auteur, allemand, est né à Metz, qui entre 1871 et 1918 est une ville allemande.

Et surtout, le roman dont nous allons parler a connu un grand succès en 1939, en Allemagne, où, je cite Claude Puhl, le National Socialisme "allait se refermer sur les héroïnes du livre, Metz et la Lorraine". Le traducteur n'a pas transformé les prénoms Etiche, Sigune, Godzell, qui sont significatifs, selon lui, de la dimension mythique que l'auteur attribue à l' Empire Carolingien, l'époque du Saint Empire Romain germanique où il n'était ni question de France, ni d'Allemagne. Mais il a restitué aux rues et places de Metz les noms français qu'ils ne retrouveront qu'en 1919. 

Il est amusant de savoir que Mungenast aurait été capable d’écrire le livre en français !

                  Les intentions d' E.M. Mungenast (1898-1964)

Il prévient : "Outre le romancier, c'est aussi le chroniqueur qui parle ici". Il justifie dans un Avant-Propos l'écriture d'un roman sur "sa patrie lorraine", son " paradis perdu". Son but serait de faire comprendre aux lecteurs "étonnés" leur ignorance des réalités de la Lorraine, afin qu'ils entrevoient, dit-il, " l'enchevêtrement très imbriqué de l’Europe". Pour favoriser cette compréhension du lecteur, en dépassant "le cadre étroit du roman", il raconte des individus et des familles, en tenant compte, "sereinement" des "réalités" sociales et politiques.

                                    Un grand prosateur allemand

Ernast Moritz Mungenast est né à Metz, le 30 novembre 1898. Son père est un architecte autrichien venu en Lorraine, en 1880, à la suite de l'annexion. Sa mère est bitchoise. Il est le neuvième d'une famille de seize enfants. Mobilisé comme soldat allemand en 1914, il est blessé en Flandres et demeure défiguré à vie. En 1918 il quitte son "pays", la Moselle, comme tous les ressortissants allemands. Sans argent, il poursuit à Berlin, des études de journalisme, puis se consacre à la littérature. Il écrit des dizaines de romans dont plusieurs "lorrains" comme Christophe Gardar et en 1939, le Magicien Muzot.

                                     Ce que raconte le livre

L'histoire de Metz et de la Lorraine, de 1854 à 1939. André Muzot, dit "le magicien Muzot", marchand de jouets rue Serpenoise, est le pivot autour duquel trois générations vont graviter. destins individuels et chronique historique s'entrecroisent. le lecteur passe tour à tour de l'un à l'autre. On peut lire aussi dans l'épopée messine, une reconquête, par l'écriture, d'un paradis perdu, l'acceptation enfin possible d'une tragique déchirure.

                                             La fresque

                                      Narration et histoire

Le roman qui comporte 8 livres, se passe à Metz, au moment du changement de siècle, en 1899. Au début du Livre I André Muzot, le héros, a 51 ans. A la fin du livre 8, il meurt. Au cours de l’été 1939, il a 91 ans. Soit, quarante ans de l’histoire de la Lorraine entremêlés aux histoires individuelles des personnages. Muzot aura une vie sentimentale incroyablement riche, mais ce qui est frappant toujours plus ou moins consanguine. Les retours en arrière du livre I permettent d’étirer le temps jusqu’à l’année 1848, la date de naissance du Magicien. Le temps du héros, (de l’héroïsme ?) coïncide la plupart du temps avec celui de la narration et le lecteur est soumis à l’omniscience du narrateur.

L’auteur a-t-il un porte-parole ? Il n’est pas, lui, mort de vieillesse dans la ville d’enfance, tant aimée. Il refusera d’ailleurs de s’installer à nouveau, après la seconde guerre mondiale. Le personnage principal, dont la fonction symbolique est éponyme, ou le chroniqueur journaliste dont la parole casse impitoyablement, à intervalles longs et réguliers, le rythme narratif ? Les deux, sans doute.

                                                Les lieux

Le roman s’ouvre à toute l’Alsace Lorraine (Saverne et Strasbourg), à l’Allemagne (Nuremberg et Munich) là où Muzot achète ses jouets, mais aussi à l’Angleterre et à la Russie. Les deux derniers lieux étant surtout ceux où se décide politiquement le destin de la Moselle. Les Anglais sont particulièrement décriés. Selon le narrateur, ils s’ingénieraient à dresser les Etats les uns contre les autres. L’Allemagne, il la présente comme une puissance opposée à la France.

C’est entre l’Esplanade et Chazelles que se situe, le jour de Pâques 1899, le lieu de l’éblouissement. Muzot parcourt le chemin en compagnie de ses filles et nièces. Le bonheur les envahit à la vue du paysage printanier. Il dépasse les choix de nationalité. Metz et ses environs sont magiques : « Ils regardent interdits autour d’eux avec émerveillement, ce miracle s’opère à travers chaque oiseau (…) rayon de soleil (…) bourgeon (…) eux-mêmes aspiraient à la vie(…) à ce grand devenir. »

De la beauté du paysage, le narrateur passe à une évocation des passions humaines et à une prise de position en faveur de la paix : « Car seul est vrai ce qui est fécond et non ce qui mène à la destruction, au reniement et à la haine. Pas cela ! Jamais. »

                                             Des symboles

La promenade de Pâques démarre devant la statue du Maréchal Ney, le mosellan, le brave des braves de Napoléon 1er et qui a pourtant été fusillé par les Français…qui, le commente Muzot, selon lui, de « manque de sentiment de reconnaissance». Il ajoute cependant que pour les Allemands, malgré, malgré tout ce que représente le Maréchal, la statue n’a pas été détruite. C’est ce qu’il interprète comme une preuve que les Français sont capables de faire fi de leurs sentiments personnels et de reconnaître le mérite et la grandeur. Au cours de la promenade, il sera aussi question de la migration des oiseaux, de tout ce qui dans la nature bouge, se transforme, s’oppose mais qui finalement forme un ensemble. Les échanges de tous ordres sont nécessaires. La promenade se présente comme un exemple de vie idéale, dans une nature enchanteresse. Le jour de Pâques est un passage heureux, de courte durée. Ce jour et ce lieu – lieu commun romanesque aussi- irradient le roman.

                                           Les événements

Ils sont présentés comme des réflexions émanant des personnages, au cours de dialogues ou comme des synthèses du narrateur-auteur. Ce qui vient des personnages témoigne des souffrances physiques et morales des mosellans. Ils souffrent dans leur chair et se rallient, toujours victimes de leurs préjugés, de leurs convictions ou de l’état de leurs revenus, à l’un ou l’autre camp. Les synthèses permettant de faire la part belle aux événements historiques sont très nombreuses. Elles couvrent le XIXème siècle historique, ses grandes dates, ses conflits : la chute de l’Empire avec des retours en arrière sur la Révolution Française. Muzot place au premier plan Napoléon Premier dont il est un fervent admirateur. Son intérêt se porte aussi sur les vétérans de la Grande Armée. Napoléon III est longuement évoqué également, ainsi que la guerre de soixante dix. C’est toutefois l’Annexion qui est au coeur du roman. On y parle de Bazaine, “L’homme de Metz”, accusé par Gambetta d’avoir trahi, de la capitulation de Metz et des messins “levant leurs mains vers le ciel pour crier vengeance”.

L’allusion au Traité de Francfort permet d’aborder le choix terrible des populations : rester en Moselle et devenir allemandes ou partir pour rester françaises. Les flux et reflux sont insistants. Ils concernent autant les mouvements internes, les sentiments que les circonstances, les vicissitudes de l’Histoire et des histoires d’une population représentée par les protagonistes du roman.

En toile de fond, l’industrialisation de la Lorraine, riche de la minette et de son agriculture : “Quel pays comblé et béni, quelles terres fertiles !”

La guerre de 1914 qui, si les Français sont victorieux, rendrait l’Alsace Moselle à la France, éclate dans le Livre VI, intitulé “ L’éclair”, à 200 pages de la fin.

Quand Muzot, qui lit le journal pour "nous", apprend que Guillaume II a signé l’indépendance, il jette alors le quotidien dans le caniveau en s’exclamant : “Trop tard, Majesté !”. Ici, ce qu'un historien appellerait un anachronisme, car c'est en fait, en 1911 que l'Empereur a réellement donné naissance, pour un temps, à "l'Etat confédéré d'Alsace-Lorraine", prouve qu'il s'agit bien d'un roman, d'une fiction, même dans les pages qui semblent sortir tout droit d'un manuel d'Histoire. La victoire de 1918 est donc, finalement, présentée comme la fin du rêve d’une Alsace-Moselle indépendante.

Et le temps de la narration s’accélère.

La première guerre s’achève autour de la page 570, il ne reste plus que 30 pages pour qu’éclate la deuxième.

Entre temps ... ...l’accent est mis sur les émigrés. Les Allemands partent, expulsés, sans argent, sans amis. Le narrateur en profite pour tirer un coup de chapeau aux Allemands, qui selon lui ont respecté le droit des émigrés. En 1939, André Muzot “s’éteint sans appréhension”. Son sommeil, cette “force, qui est à la base de la résistance physique et morale va s’éterniser”. E.M. Mungenast, chassé lui-même de Metz en 1918 ne continue donc pas son roman au-delà de son expérience vécue, comme s’il n’avait pu raconter que ce qui le touchait, pour en faire son deuil…

                      Les personnages dans leur relation à l’Histoire

Tous aiment la Moselle et s’ils la quittent, par fidélité à la France ou comme exilés, ils la regrettent toujours. Leur répartition se fait en plusieurs groupes en fonction de leur prise de position par rapport à l’Allemagne. Il y a ceux qui souhaitent rester allemands et demeurer en Moselle après 1918, comme Catherine, le bâton de vieillesse d’André.

“Je suis et reste allemande, dit-elle, et je ne puis supporter que nous autres, Allemands soyons rendus responsables de tout.”

Ceux qui depuis le début du roman sont Français veulent chasser l’envahisseur allemand et restent comme poche de résistance en Moselle. Ils sont du côté du Chanoine Florian et d’Etiche, le beau-fils de Muzot. Certains sont Français et ont fait le choix de l’exil, comme le frère d’André, Blaise qui est parti à Lyon. D’autres encore sont Allemands, ont combattu sous la bannière allemande et n’ont pas été acceptés par les Prussiens. C’est le cas de Maxime, le fils de Muzot. Et enfin il y a ceux qui , avec le personnage principal, rêvent d’une Alsace-Moselle autonome, sous l’autorité de l’Empire allemand.

                      Le personnage d’ André Muzot, à grands traits

Cuirassier français, il a été amputé d’un bras, à la guerre de soixante-dix, dans les combats autour de Gorze : il avait refusé de céder aux Allemands son drapeau français. Devenu marchand de jouets, il va acheter sa marchandise en Allemagne. Il se marie avec Barberine, sa nièce française. Il participe à la politique locale et discute avec passion de politique internationale. “Culturellement parlant”, c’est un homme du texte, du livre. Ses préférences vont de Balzac, Hugo à Tolstoï en passant par Goethe et Nietzsche. Sa double culture n’est pas présentée comme problématique, dès lors qu’il est maître des circonstances. “Der Zauberer Muzot”, exerce un attrait puissant sur ceux qui le rencontrent et le fréquentent. De lui émane un flux vital, une énergie qu’il fait circuler. Magicien, il l’est pour les enfants qui assistent aux spectacles qu’il donne dans son magasin, situé rue Serpenoise, à l’angle de la rue du Lancieu, je crois. Il l’est aussi pour ceux qui viennent lui demander conseil.

C’est dans ce lieu, à la fois clos et ouvert, sombre et joyeux que les Allemands expulsés viendront laisser des objets en dépôt, avant de partir essayer de vivre “chez eux”, en Allemagne, en apatrides. On peut aussi être tenté de le considérer comme une allégorie de la Moselle dont il dit : “ Il n’était pas étonnant que, pour la conquérir, des peuples entiers se soient mis en mouvement...s’étripant pour la possession de cette terre.”

Il fait grief à Bismarck d’avoir fait d’elle un pays assujetti, car, à sa mort, le régime de Guillaume II, autoritaire, l’a maintenue dans une situation “subordonnée”. …Et son rêve d’être de papier, de fiction, concrétisé par un titre dans un journal, trop tard, cinq minutes avant l’armistice s’évanouit comme le nuage de fumée d’un illusionniste.

                                   La position du narrateur

Le douloureux passé de la région est donné à voir. Les mariages entre immigrants et autochtones ont brouillé les les pistes “identitaires” entre Allemands et Français.

Les Lorrains et bien sûr les Alsaciens aussi pétris dans une glaise biculturelle, ont été considérés comme rebelles, ne voulant appartenir à personne. “ Ni patriote français, ni allemand, mais “indépendant”, hanté par la nostalgie de “la plus grande lorraine”, André Muzot tient à son identité et à sa fidélité à la terre natale.

                                            En conclusion

Je me rende compte que le roman et tout ce qui est dit là, bien que restant très superficiel, peut être décrypté par des grilles de lecture appartenant à plusieurs strates idéologiques et politiques .

                                               Mais...

je garde un bon souvenir de certains passages “enchanteurs” du texte, alors j’ai envie de le dire, car j’aime Metz, et les messins, confraternellement. C’est ma ville de toujours pour toujours !

                                    Après “ce vibrant aveu”...

Retour au roman, paru en 1939, de cet Allemand né à Metz, engagé dans l’armée allemande, au cours de la première guerre mondiale - où il est blessé plusieurs fois et perd un oeil -, chassé de son pays natal en 1918.

Une possibilité pour E.M. Mungenast d’évacuer un passé éprouvant, de faire retour sur le passé d’une région déchirée, travaillée en fait par une question d’identité. De celle avec laquelle on vit, à Metz, sans en avoir conscience et dont il est peut-être bon de parler. “Français ne puis, Allemand ne veux, Lorrain je suis” dira Maxime, le fils de Muzot. Profession de foi reprise par Claude Puhl, dans sa Préface au roman.

Le héros, amputé d’un bras peut symboliquement représenter ces gens ou ces pays, pour lesquels à un moment donné il y a comme un manque de quelque chose…

 

                                                                                    Claire Antoine                      

 

    

Montage CA-L

Montage CA-L

Publié dans Le Magicien Muzot (2)

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