Françoise Thébaud, « La Grande Guerre : le triomphe de la division sexuelle », in Georges Duby, Michelle Perrot (dir), Histoire des femmes, t.V, Le xxe siècle, Paris, Plon, 1992, p. 42 sq.

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 Le texte est de  Françoise THERAUD                          

    Du point de vue des femmes ...(EXTRAITS)

 

                     Premières lignes

La question, qui recouvre celle de l'impact de la guerre sur le changement social et sur la place des femmes dans la société française,

est dominée par la problématique de l'émancipation(...) Malgré l’usage déjà critiqué du singulier – « la » femme n’existe pas sauf dans l’imaginaire des hommes et des femmes, et les femmes ne constituent pas un groupe homogène –, l’intérêt de la collection était d’envisager un événement (une guerre, une révolution, la colonisation, …) ou une période du point de vue des femmes, alors que le récit historique portait des appréciations et établissait une chronologie à partir d’un point de vue masculin ou asexué  

Pour écrire La femme au temps de la guerre de 14, appréhender dans leur diversité les expériences de guerre des femmes – formes variées de mobilisation et d’engagement, conditions de vie dans un pays en guerre et dans les zones occupées– et d’en comprendre les effets sur les rapports de sexe.

La guerre a-t-elle contribué à l’émancipation des Françaises, comme on le disait en invoquant la figure de la Garçonne des années 1920 ?

Avec nuances, je répondais plutôt négativement, en observant les crispations des mondes du travail et de la politique,

en soulignant le caractère temporaire et réversible des changements à l’exception d’une certaine liberté de mouvements manifeste dans la mode, les loisirs ou la pratique des sports.

Je soulignais aussi les différences entre femmes, les principales bénéficiaires étant sans doute les jeunes filles des milieux moyens et aisés qui purent dès lors accéder au baccalauréat, à l’Université, aux métiers du social et à certaines professions de prestige 

           Guerre émancipatrice ou guerre conservatrice ?

Développée depuis près de deux décennies, l’approche de genre permet de sortir de l’alternative et de répondre à la question avec plus de complexité.

 

Défini parfois comme le sexe social ou comme la différence des sexes construite par la société et la culture – on ne naît pas femme ou homme, on le devient –, le genre renvoie en effet à la construction, culturelle et sociale, du masculin, du féminin et des places respectives des hommes et des femmes.

Appliquée à l’analyse de la Grande Guerre, la critique de genre fait surgir des chronologies décalées.

À la déclaration de guerre, sûrs d’une victoire rapide, les hommes, citoyens-soldats mobilisés, partent à l’assaut de l’ennemi pour défendre la patrie et les femmes.

Celles-ci attendent esseulées, invitées à servir dans des tâches toute féminines (consoler, soigner, tricoter à l’ouvroir de guerre).

Lorsque la guerre s’enlise, elles sont appelées à devenir remplaçantes ou munitionnettes pour faire marcher le pays et la machine de guerre ; la plupart sont surmenées mais certaines découvrent une nouvelle vie plus indépendante.

Les réactions des contemporains témoignent de perceptions contradictoires et d’un véritable combat sur le langage : tandis que les féministes parlent de « deuxième front » ou de « combattantes de l’arrière » pour valoriser l’expédience et en faire un tremplin vers l’égalité professionnelle, des hommes craignent « la masculinisation » des femmes ou font des commentaires qui les persuadent que le monde ne change pas : faire de la métallurgie comme du tricot, enfiler des obus comme des perles, etc. Pendant ce temps, les soldats connaissent la boue des tranchées et les assauts meurtriers, victimes parfois d’une maladie proche de l’hystérie féminine qu’on appela « le choc des obus ».

Leurs lettres, les journaux des tranchées disent leur désarroi, leur peur d’être supplantés au travail et au foyer, leur volonté aussi d’exercer un magistère moral sur l’arrière.

Enfin, faire la paix dans une société marquée par le deuil et le culte des morts, c’est aussi tenter un impossible retour à la normale dans le système de genre 

 

(...)des réactions différentes des mouvements et des militantes face à la guerre où une petite minorité pacifiste s’oppose à une majorité favorable à l’Union sacrée, majorité qui suspend toute revendication pour faire ses preuves et rompt avec l’internationalisme d’avant 1914 : « tant que durera la guerre, les femmes de l’ennemi seront aussi l’ennemi » écrit Jane Misme dansLa Française de novembre 1914.

(...)le militantisme féminin en faveur de la protection de la maternité et opposé une Madeleine Pelletier dénonçant l’esclavage maternel à une Madeleine Vernet invoquant les jouissances de l’allaitement. (...)

 

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