Molière et le stéréotype des "femmes savantes" acte III, scène 3

Publié le par Claire (C.A.-L.)

En lien un article passionnant, celui de  Mosconi Nicole. La femme savante [Figure de l'idéologie sexiste dans l'histoire de l'éducation]. In: Revue française de pédagogie     

                    A  relire...

Les Femmes savantes, trouble et confusion dans une famille bourgeoise parisienne, au XVIIe 

                 Création d'une Académie

Je les trouve crédibles et touchantes.

Dans ma jeunesse, grâce à Colette Allègre,

j'ai endossé avec plaisir le rôle de Philaminte

                       "De science aussi les femmes sont meublées" vers 869

                                                                   (...)

PHILAMINTE
     Je ne sais du moment que je vous ai connu,
   Si sur votre sujet j’ai l’esprit prévenu,
Mais j’admire partout vos vers et votre prose.
TRISSOTIN
     Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,
À notre tour aussi nous pourrions admirer.


PHILAMINTE
     Je n’ai rien fait en vers, mais j’ai lieu d’espérer
     Que je pourrai bientôt vous montrer en amie,
Huit chapitres du plan de notre Académie.
Platon s’est au projet simplement arrêté,
Quand de sa République il a fait le traité ;
Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
    Que j’ai sur le papier en prose accommodée,
Car enfin je me sens un étrange dépit
Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit,
Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes
De cette indigne classe où nous rangent les hommes ;
   De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.
ARMANDE
     C’est faire à notre sexe une trop grande offense,
De n’étendre l’effort de notre intelligence,
Qu’à juger d’une jupe, et de l’air d’un manteau,
    Ou des beautés d’un point, ou d’un brocart nouveau.
BÉLISE
     Il faut se relever de ce honteux partage,
Et mettre hautement notre esprit hors de page.
TRISSOTIN
     Pour les dames on sait mon respect en tous lieux,
Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
    De leur esprit aussi j’honore les lumières.
PHILAMINTE
     Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ;
Mais nous voulons montrer à de certains esprits,
Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
Que de science aussi les femmes sont meublées,
   Qu’on peut faire comme eux de doctes assemblées,
Conduites en cela par des ordres meilleurs,
Qu’on y veut réunir ce qu’on sépare ailleurs ;
Mêler le beau langage, et les hautes sciences ;
Découvrir la nature en mille expériences ;
    Et sur les questions qu’on pourra proposer
Faire entrer chaque secte, et n’en point épouser.

TRISSOTIN
     Je m’attache pour l’ordre au péripatétisme.
PHILAMINTE
     Pour les abstractions j’aime le platonisme.
ARMANDE
     Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.
BÉLISE
    Je m’accommode assez pour moi des petits corps ;
Mais le vide à souffrir me semble difficile,
Et je goûte bien mieux la matière subtile.
TRISSOTIN
     Descartes pour l’aimant donne fort dans mon sens.
ARMANDE
     J’aime ses tourbillons.
PHILAMINTE
     Moi ses mondes tombants.
ARMANDE
    Il me tarde de voir notre assemblée ouverte,
Et de nous signaler par quelque découverte.
TRISSOTIN
     On en attend beaucoup de vos vives clartés,
Et pour vous la nature a peu d’obscurités.
PHILAMINTE
     Pour moi, sans me flatter, j’en ai déjà fait une,
    Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune.
BÉLISE
     Je n’ai point encor vu d’hommes, comme je croi,
Mais j’ai vu des clochers tout comme je vous voi.
ARMANDE
     Nous approfondirons, ainsi que la physique,
Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.
PHILAMINTE
   La morale a des traits dont mon cœur est épris,
Et c’était autrefois l’amour des grands esprits ;
Mais aux stoïciens je donne l’avantage,
Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.
ARMANDE
     Pour la langue, on verra dans peu nos règlements,
    Et nous y prétendons faire des remuements.
Par une antipathie ou juste, ou naturelle,
Nous avons pris chacune une haine mortelle
Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,
Que mutuellement nous nous abandonnons ;
    Contre eux nous préparons de mortelles sentences,
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences
Par les proscriptions de tous ces mots divers,
Dont nous voulons purger et la prose et les vers.
PHILAMINTE
     Mais le plus beau projet de notre académie,
    Une entreprise noble et dont je suis ravie ;
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C’est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
    Ces jouets éternels des sots de tous les temps ;
Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants ;
Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes,
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.
TRISSOTIN
Voilà certainement d’admirables projets !
BÉLISE
    Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.
TRISSOTIN
Ils ne sauraient manquer d’être tous beaux et sages.
ARMANDE
Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.
    Nous chercherons partout à trouver à redire,
Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. (...)
 

Publié dans théâtre

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