Le jeu des Préfaces pour "Le Dernier jour d'un condamné" de Victor HUGO, la saynète : "Une Comédie à propos d'une tragédie"

Publié le par Claire (C.A.-L.)

                       Préface(s) de  Le Dernier jour d'un condamné de Victor HUGO

Quelques extraits  d'un article de Claudine NEDELEC, paru dans la revue du GRIHL (groupe de recherches interdisciplinaires sur l'histoire du littéraire) dont l'intégralité se trouve en lien. (...)

 

En février 1829, paraissent deux tirages du Dernier jour d'un condamné , l’un anonyme, le 3 février et l’autre, le 28 février, signé Victor Hugo qui y ajoute en Préface, une saynète, intitulée Une comédie à propos d’une tragédie.

Sur le modèle de La Critique de l’École des femmes, celle-ci répond ironiquement, aux critiques formulées sur le texte à scandale.

"Dans un salon bien pensant, on s’exclame sur le « livre affreux », le « livre abominable » d’un auteur extravagant qui a déjà écrit deux autres romans, dont l’un, qui se déroule en Islande, montre à chaque chapitre « un ogre qui mange un enfant » ; il a aussi produit « des odes, des ballades, je ne sais quoi, où il y a des monstres qui ont des corps bleus », et même « un drame, - où l’on trouve ce beau vers : Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept » ; pas étonnant qu’il ait « un nom aussi difficile à retenir qu’à prononcer. Il y a du goth, du wisigoth, de l’ostrogoth dedans ».

On voit toute la perversité de cette opération de désignation, relevée d’un grain de sel d’autodérision, mais aussi moyen d’une habile propagande de soi comme auteur à scandale/à succès, et auteur estimable puisque ceux qui le méprisent et le critiquent sont des imbéciles bouffis. Voilà une vraie « signature » ! Une autre figurait d’ailleurs dès le début dans le texte même, pour les lecteurs attentifs, puisque le héros cite un morceau de phrase de Han d’Islande.

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Les hommes, je me rappelle l’avoir lu dans je ne sais quel livre où il n’y avait que cela de bon, les hommes sont tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis.

11Il reste que, en 1832 encore, Victor Hugo insère la première préface dans la seconde, et continue à situer la première apparition de son livre dans une catégorie marginale, celle des textes qui n’ont pas d’auteur déclaré – catégorie qui suscite toujours le soupçon : quel effet de censure, ou d’autocensure, ou quelle stratégie perverse, cet anonymat révèle-t-il ?

A quoi bon, et pourquoi, brouiller (de manière ici particulièrement complexe) l’image mentale que le lecteur se fait de ce référent que devrait désigner la « signature » ? Pourquoi celui qui est déjà un écrivain professionnel, reconnu par la société comme un membre honorable, et par ses pairs comme un chef d’école, prend-il le risque d’être confondu avec la foule des producteurs de romans sur des criminels, tels les auteurs, restés anonymes ceux-là, des Mémoires d’un forçat, ou des Mémoires d’un forban philosophe ?

12Voici ce que la préface de 1832 ajoute :

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"Comme on le voit, à l’époque où ce livre fut publié, l’auteur ne jugea pas à propos de dire dès lors toute sa pensée. Il aima mieux attendre qu’elle fût comprise et voir si elle le serait. Elle l’a été. L’auteur aujourd’hui [Hugo joue sur la différence historique entre 1829 et 1832] peut démasquer l’idée politique, l’idée sociale, qu’il avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement queLe Dernier jour d’un condamné n’est autre chose qu’un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l’abolition de la peine de mort. […] Ce n’est pas la défense spéciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusé d’élection ; c ‘est la plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à venir ; […] c’est la question de vie et de mort, dis-je, déshabillée, dénudée, dépouillée des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posée où il faut qu’on la voie, où il faut qu’elle soit, où elle est réellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au tribunal, mais à l’échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau".

 

13Pourquoi donc cet anonymat ostensiblement « feint » ? L’anonymat est à interpréter comme un volontaire effacement devant la cause à défendre, qui nécessite la mise à nu, sans médiation, d’un référent « horriblement vrai » : la peine de mort, l’attente de la mort programmée dans les couloirs de la mort.

Et les perversités de « l’innocente et candide forme littéraire » (sic) sont destinées à compenser le silence qu’on voudrait faire sur ce référent-là : il faudrait faire entendre le discours vrai du condamné, lui céder la parole – sauf que dans la réalité, le condamné est précisément condamné au silence, et il faut un auteur pour la lui redonner."(...)

Le texte peut se lire en ligne dans son intégralité cf article suivant.

Publié dans Victor HUGO

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