Court récit "messin" avec l'utilisation de 12 mots obligatoires

Publié le par Claire (C.A.-L.)

Début d'après midi

A l'angle de la rue Serpenoise et du Centre Saint Jacques, Robert semblait transformé en statue. Il se demandait ce qu'il faisait là, non qu'il ait perdu la mémoire- malgré son grand âge-le troisième, par ordre d'arrivée, non, mais parce qu'il ne savait pas, plus, s'il avait rangé dans le tiroir de son bureau, la petite plaque militaire gravée à son nom, elle qu'il avait sortie de sa cachette la veille au soir, quand il avait voulu s'assurer qu'aucun de ses petits enfants ne la lui avait subtilisée, car à force de leur raconter la guerre, il avait fini par devenir une sorte de héros, à leurs yeux, ce qui le faisait entre parenthèses, doucement rigoler, mais bon, les jeunes...et donc cette petite plaque sur laquelle étaient inscrits son nom, sa date de naissance et sa religion et qu'en cas de décès, l'armée, -qui aurait ainsi mis un nom sur son corps "mort pour la France"-, aurait envoyé à sa famille... une des deux parties de cette médaille sécable. Il se reprit avant de perdre totalement le fil de sa réflexion...ses petits fils surtout, voulaient chacun, comme on pourrait dire, "mettre une option dessus"afin de pouvoir la conserver après sa mort, en héritage. Il ne pouvait se résigner à la donner à l'un d'eux en particulier. Ni même à la donner tout court. Nonnonnonnonnon. Il secoua la tête plusieurs fois, sourit ( il pensa qu'il ressemblait à un très vieux bébé : tous passent par cette période où ils secouent la tête vigoureusement pour dire NON...! ) et se remit à marcher. Il devait rentrer pour vérifier. Pourquoi diable avait-il voulu sortir ? Sa place était chez lui. Dans le lieu que tout le monde appelait pompeusement son " bureau". En chemin, il eut soif. A la maison il n'y avait pas une goutte d'alcool. Sa femme trouvait que c'était mieux.

-Un ballon, s'il vous plaît.

Le serveur le connaissait. Il faisait halte une fois par semaine dans ce petit bistrot d'où il aimait regarder passer les gens.

-Mais qu'est-ce qu'ils ont donc tous à lever la tête, aujourd'hui ?

- Vous ne lisez pas le journal ? Le ciel est dégagé, les montgolfières ont pu décoller. Faut vous mettre au courant, la Fête de la mirabelle ça vous dit quelque chose quand même...

- Moi, vous savez à part la Saint Nicolas, la cravate à Verlaine...Vous trouvez que je ne suis pas un bon citoyen ?

- Ce que j'en dis...Je rigole...

- Notez que consciencieusement, je raconte l'histoire de notre petit dragon vert à nous à mes petits enfants. Et je les accompagne au musée pour le leur montrer, le Graoully.

- Ah! Bravo. Vous êtes un bon papy messin. Je vous pardonne. Il y a en a un autre qui vient s'en jeter un derrière la cravate, regardez celui qui arrive. Lui, il marche à l'absinthe.

- Plus très droit...Ha! Ha! Ha! Il ne commence pas son chemin de croix ici, si vous voulez mon avis.

Il se décida enfin à retourner chez lui. Pour régler cette affaire de plaque. Il croisa et salua chaleureusement la petite jeune fille qui habitait en face de chez lui. Elle faisait des études de Lettres classiques et en ce moment elle rédigeait un mémoire sur Lucrèce. Cela lui faisait plaisir à lui l'ancien prof de latin qui s'amusait toujours du regard incrédule de ses élèves quand il évoquait sa théorie des atomes. Le mot "atome" pour eux était semble-t-il né avec les sciences modernes. Il espérait mourir avant qu'une ultime réforme de l'enseignement ne supprime complètement le latin des programmes. Il ne parlait même pas du grec. Ruminant de sombres pensées, toujours quand son esprit s'aventurait de ce côté-là, il introduisit la clé dans la serrure de son appartement. Le brouhaha qu'il entendait lui fit penser qu'il aurait peut-être dû rentrer plus tôt encore.

- Ah! te voilà Papy, viens voir ce que les grands ont fait dans ton bureau...

C.A-L

Publié dans récit

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