citations. Notes.

Mardi 22 novembre 2011 2 22 /11 /Nov /2011 09:12

                                               Oberman             

 

                   Etienne Pivert de Senancour - 1770-1846

Ses pensées sur le bonheur, mêlées à des éléments autobiographiques,

forment un "roman" méditatif, Oberman ( littéralement : l'homme des hauteurs ),

publié pour la première fois en 1804 : 

 Senancour y tenait, ce n'est pas une autobiographie.

Mais un de ces livres du seuil de la modernité,

où les références dates, lieux etc sont brouillées, 

et où se révèle,

à l'état pur et hors de toute catégorie générique,

une conscience. 

 Moins une réécriture de sa biographie qu'une projection de sa vie.

Inadapté dans la société de son temps, déçu par une vie malheureuse dans laquelle il ne parvient pas à "prendre racine", ne sentant pas le sens de son existence, Obermann angoissé par la fuite du temps et le caractère éphémère des choses, se retire dans la solitude d'une nature qui lui paraît encore sauvage, comme celle de certains paysages de Suisse ou de la forêt de Fontainebleau.

Là, loin des servitudes  des vicissitudes sociales et humaines,

il pourra prendre conscience d'exister,

se voir et  ainsi faire l'expérience de ce qu'est un être humain complet,

livré à lui-même et non assujetti aux contraintes morales que la société fait peser sur ls individus.

Dans la solitude il découvre surtout cette loi d'amour inscrite au coeur des êtres non pas tels qu'ils sont ou tels qu'ils pensent devoir être, mais tels que la grâce divine les a faits, et qui semble seule être source de vie, de fécondité et de bonheur. 

Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l’on n’aperçoit aucune trace d’hommes. Je me suis soustrait, pour une saison, à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie avec les ténèbres qui la précèdent et les ténèbres qui la suivent,ne lui laissant d’autre avantage que d’être elle-même un néant moins tranquille.

 

Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j’allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles.

J’ai trouvé

des collines de grès culbutées, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque; mais le silence, et

l’abandon, et la stérilité m’ont suffi.[...] 

[...] Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s’enfonce dans un sable mobile et

brûlant, quand j’avance avec peine, et qu’il n’y a point d’eau, point de fraîcheur, point d’ombrage?

Je vois un espace inculte et muet, des roches ruineuses, dépouillées, ébranlées et les forces de la nature assujetties à la force des temps. N’est-ce pas comme si j’étais paisible,

quand je trouve, au-dehors, sous le ciel ardent, d’autres difficultés et d’autres excès que

ceux de mon coeur?

Je ne m’oriente point; au contraire je m’égare quand je puis. Souvent je vais en ligne droite,

sans suivre de sentiers.

Je cherche à ne conserver aucun renseignement, et à ne pas

connaître la forêt, afin d’avoir toujours quelque chose à y trouver.

Il y a un chemin que j’aime

à suivre; il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu’il ne va ni aux plaines

ni à la ville; il ne suit aucune direction ordinaire; il n’est ni dans les vallons ni sur les hauteurs;

il semble n’avoir point de fin;

il passe à travers tout et n’arrive à rien: je crois que j’y

marcherais toute ma vie."

 

Par Claire - Publié dans : citations. Notes. - Communauté : lectures "critiques"d'ouvrages
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Mardi 8 novembre 2011 2 08 /11 /Nov /2011 08:26

COLLOQUE INTERNATIONAL : 

« Le vers libre, de 1886 à 1914 : 

naissance, discours et réception »

Organisé par le Centre Ecritures – Metz 

Sous la direction de 

Catherine Boschian-Campaner

Voici où trouver les actes du colloque :

 

http://www.fabula.org/actualites/c-boschian-campaner-dir-le-vers-libre-dans-tous-ses-etats-histoire-et-poetique-d-une-forme_32963.php

Les textes réunis dans ces actes s'attachent à l'émergence du vers libre, avec ses présumés précurseurs, Mallarmé, Laforgue, Verlaine et Rimbaud, et des pionniers tels que Vielé-Griffin, Krysinska et Louÿs. 

                                                 ***

 

Le rythme est le mouvement même de la pensée. 

Le rythme est  le geste, la marche ou l’allure de l'image de l'idée dont le poète s'empare.

Les mots traduisant, eux,  la couleur, le parfum, la sonorité de cette image.

Le rythme est  dynamique ou  statique. 

Toute forme pour être forme a des limites.   La poésie est faite d'unités  syntaxico-rythmiques

 Le rythme claudélien,  élan mesuré de l’âme correspond à un nombre, toujours le même qui nous obsède et nous entraîne, comme un tout compact contenu et clos, emplissant sans repos la durée entière de notre souffle où il nous faut reprendre haleine. Le verset là finit, conclut le mouvement même de la pensée.

C'est une danse poétique enlacée à une combinaison numérique.

Contagion. Enivrant entraînement. 

Religieux. Eternité. Etirement. 

Apogée. Ressenti personnel exacerbé.

 "Elle court comme un cheval tout nu./Je la vois s’affolant brisant tout se brisant elle-même". In Le  Partage de midi.

Chute tonale. Dilatation du rythme et de la pensée. Harmonie pénétrante

 

               Le vers libre tend à l’identité du vers et de la pensée

L’élément unique le couple d’une brève et d’une longue, est la traduction de la pulsation qui ne cesse de compter le temps, dans notre poitrine. Modulation palpitante de gonflements et de détentes.

 « Prose banale = longues successions  de syllabes faibles ou répartition fantaisiste des accents »

Accent tonique est peu marqué, en français. S'il est posé  sur  tous les mots, il fait violence à la langue.

 Accent d’impulsion ou oratoire y supplée en donnant le mouvement initial du vers ou de la strophe;

Accent de groupe ou sur le mot final.

Accent et césure sont comme inséparables.

Rime à concevoir comme soulignement, exaltation de l'accent tonique.

Quand l'accent est sur l'enjambement ou sur le rejet, on entend moins le mot qui ferme le vers précèdent.

Forte tension

Utopie du vers libre (selon Mallarmé) qui prétend enfermer en l’expression la matière même des objets

                                             « chant sans faille ni rupture ».            

Rêve idéaliste « réunir des choses étrangères ». Réunification originelle édénique et cratylique.

De Baudelaire  à Reverdy  et Breton,  par Proust : saisir par l’oreille les rapports les plus éloignés.

                                                 Au centre du symbolisme : regret de l’unité.

                        Mythe du cri original sonore et mythique.

               

                   Le verset est une forme-miroir. C'est l' en-vers du vers libre. (En-droit, lui.)

                   Le verset : Zone – tampon entre prose et vers libre.

                   « Le verset est la stance de l’abstrait »

                   Rimbaud parle du « grand vers harassé ». 

 Une écriture capable de se dissoudre et de se resserrer….Une fluente et grise monotonie. Eternelle mélopée, falote. Mise en vibration de la chute parfaite ralentie et élégiaque

 

Pierre QUILLARD (1892)

« tout livre de littérature libre et désintéressé qui ne demande aucun secours aux « bons sentiments » coutumiers de la classe bourgeoise, implique un acte de mépris et de révolte à l’égard de la société  contemporaine. »     DIEUZAYDE                                                                                                                         

Parole poétique : symbole retenu sur son corps. Ne passe plus dans le récit

Symbole : apparition lacunaire simultanément audible par le visible et l’invisible.

Incarner : produire une image pour un regard. Image qui  défigure l’imitationet loge au cœur du visible l’empreinte d’une faille.

VIELE-GRIFFIN, poète symboliste français,  né aux Etats-Unis ( Virginie) le 26 avril 1864 et mort le 11 décembre 1937 en Touraine. Avec Gustave Kahn, il fut l'un des théoriciens du vers libre.    

«  le talent devra resplendir ailleurs que dans les traditionnelles et illusoires »difficultés vaincues » de la poésie rhétoricienne.

« L’art ne s’apprend pas seulement, il se recrée sans cesse/ il ne vit pas de tradition, mais d’évolution »

 

 

Par Claire - Publié dans : citations. Notes. - Communauté : EXPRESSION ARTISTIQUE en LORRAINE au XXIème s.
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Mardi 8 novembre 2011 2 08 /11 /Nov /2011 08:25

Les découvertes de la poésie moderne sur la structure analogique de l'image

démontrent qu'entre deux éléments,

d'origines aussi étrangères qu'il est possible,

un rapport s'établit toujours.

               S'en tenir au cadre d'un arrangement personnel des mots ne relève que de la convention.

                                           L'interférence de deux mondes sentimentaux,

                                  la mise en présence de deux expressions indépendantes,

     dépassent leurs éléments primitifs pour donner une organisation synthétique  d'une efficacité supérieure.

                                          Tout peut servir [...]à rendre un certain sublime.

              Le détournement mineur est le détournement d'un élément qui n'a pas d'importance propre

                          et qui tire donc tout son sens de la mise en présence qu'on lui fait subir.

Lois sur l'emploi du détournement : c'est l'élément détourné le plus lointain qui concourt le plus vivement à l'impression d'ensemble. la principale force d'un détournement étant fonction directe de sa reconnaissance, consciente ou trouble, par la mémoire.

Par Claire - Publié dans : citations. Notes. - Communauté : lectures "critiques"d'ouvrages
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Mardi 8 novembre 2011 2 08 /11 /Nov /2011 08:20

Article complet sur le site :


http://www.ecritures-modernite.eu/?page_id=1953


Les poèmes de Blaise Cendrars ...sont visuels, volontiers descriptifs, et donnent l’impression d’être tournés vers l’extérieur.

 Refus d' un certain type de lyrisme poétique,  perçu comme représentatif d’une poésie du réel qui tendrait vers l’objectivité.

Construction d' une poésie du regard, au coeur des textes comme une esthétique,  regard en mouvement,  qui joue avec les conventions du genre descriptif et en détourne le modèle : ils en renouvellent à la fois la forme et la visée.

Là s’observe le passage d’un régime descriptif à ce qu’on appellera un « régime déictique », largement lié au modèle photographique.

Le regard dans un poème, c’est d’abord le point de vue, l’équivalent de la focalisation dans le roman : la personne, le point d’origine et l’angle de vue.

Le regard est ce qui motive une description, et sur ce point, l’analyse du regard poétique ne diffère pas de celle du regard romanesque.

Philippe Hamon appelle « focalisateur », ou « porte-regard », le personnage à l’origine du regard mais remarque aussi la fréquence des tournures impersonnelles (« on apercevait… ») ou présentatives (« il y a ») dans les passages descriptifs.

Le regard serait donc un point de vue qui s’élargit progressivement d’une subjectivité vers une objectivité,

même si cette objectivité est fictionnelle.

Le grand poème de Blaise Cendrars, Les Pâques à New York (1912), longue évocation des rues de New York sur le mode hallucinatoire, peut par exemple être lu comme une description motivée par le distique qui présente un « je » en mouvement et fournit une direction, une localisation et trois caractéristiques du sujet :

Je descends à grands pas vers le bas de la ville,

Le dos voûté, le cœur ridé, l’esprit fébrile.

      Ce distique sert d’embrayeur à une description, qui, si elle n’est pas réaliste, n’en a pas moins toutes les caractéristiques formelles : le verbe être, le présent, les pluriels, et quelques séquences narratives qui servent à dresser un tableau. Sur le mode du « il y a » et du constat, la description fonctionne par symbolisation systématique et comparaisons récurrentes.

 

Le regard sert donc d’embrayeur de la description en poésie,

avec le module de base,

théorisé par Philippe Hamon et Michaël Riffaterre: à la suite de la dénomination vient l’expansion, c’est-à-dire un stock de mots juxtaposés en liste, ou coordonnés et subordonnés en un texte.

Tout système descriptif fonctionne sur un principe d’équivalence,

même si la dénomination n’est parfois pas précisée, ou est même ostensiblement passée sous silence. 

Mais, dans le roman, le "porte-regard" varie et chaque changement est mis en scène.

En poésie où le regard est en général porté par l’énonciateur, qu’il apparaisse ou non sous la forme d’un « Je ».

Alors, la tentation de l’objectivité, qui est en germe dans toute description devient centrale en poésie puisque le regard de l’énonciateur est assumé à son tour par le lecteur, qui prend donc « ce qui est décrit » comme « ce qui est », et non comme « ce qui est vu » par tel ou tel personnage.

 

En poésie, l’acte de regarder, rarement encadré par un récit, est souvent action en soi.

Le « paradoxe du regard », à la fois action et description. 

Les descriptions  peuvent être des suites d’actions,

parfois décousues,

qui créent un effet de liste.

Ex développement d' une longue vision poétique constituée d’une suite d’actions que l’on peut lire comme des micro-récits.

 Cette caractéristique du regard en poésie rejoint donc l’effet « catalogue » propre  aux poèmes modernistes.

La mise en série de micro-récits peut en effet être rapprochée des listes de substantifs ou de phrases nominales qui sont les cibles privilégiées des détracteurs de la poésie moderniste tant elles sont récurrentes.

Ces effets de liste constituent un des traits de style de Cendrars, qu’il radicalise dans Dix-neuf poèmes élastiques avec « Titres », 

 ou « Contrastes » par exemple. Il s’agit bien plus de nommer que de décrire.

 

                                                   La description déceptive

Le modèle descriptif est mis à distance de façon plus radicale encore par des procédés d’ellipses ironiques ou de descriptions déceptives.

À la fin de la Prose du Transsibérien, on est frappé par le refus du modèle descriptif, pourtant bien présent au début du poème.

Après une énumération très visuelle sous la forme anaphorique du « J’ai vu »,

il y a une restriction du regard

– le « je » était ivre et n’a pas vu grand chose –,

suivie de l’affirmation que l’on voyage mieux les yeux fermés.

Le modèle descriptif se trouve miné de l’intérieur :

J’ai vu

J’ai vu les trains silencieux les trains noirs qui revenaient de l’Extrême-Orient et qui passaient en fantômes

Et mon œil, comme le fanal d’arrière, court encore derrière ces trains

À Talga 100.000 blessés agonisaient faute de soins

J’ai visité les hôpitaux de Krasnoïarsk […]

Et j’ai vu

J’ai vu des trains de 60 locomotives qui s’enfuyaient à toute vapeur pourchassées par les horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s’envolaient désespérément après […]

Je crois bien que j’étais ivre durant plus de 500 kilomètres

Mais j’étais au piano et c’est tout ce que je vis

Quand on voyage on devrait fermer les yeux

Dormir

J’aurais tant voulu dormir

Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur

Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font…

 

                                                     Regard photographique instantané

D’abord appelé Kodak, puis Documentaires,

le recueil met en place un pacte de lecture ouvertement descriptif,

notamment avec les titres topographiques et la note explicative intitulée « Document » qui est placée en tête du recueil et qui se termine par :

 "La poésie n’est pas dans un titre mais dans un fait,

...que j’ai conçus comme des photographies verbales" 

Mais, parce qu’on sait maintenant que Cendrars a recopié, en les découpant, en les faisant passer au présent et en jouant de l’ellipse, des extraits du Mystérieux docteur Cornélius de Gustave Le Rouge, le pacte descriptif est rompu.

 Michel Collot sur la formulation du paradoxe de Documentaires :

"Loin d’être une copie du réel, ces « paysages » ne font que plagier un autre texte, qui empruntait lui-même sans doute ses descriptions à d’autres livres. Ce sont des photographies toutes « verbales », une écriture au second voire au troisième degré, qui semblent d’autant s’éloigner de la réalité. Ces « redescriptions », qui ne font que réécrire des descriptions antérieures, ne sont plus descriptives à proprement parler. Elles ne représentent pas des paysages, elles nous lesprésentent, elles nous les rendent présents et nous rend présent à eux.

 

Le  modèle photographique est comme un procédé de fictionnalisation de la description.

Les dispositifs de regard sont multipliés dans ce texte, comme souvent chez Cendrars, à mesure que le modèle descriptif lui-même est mis à distance.

                    « la perception, […] est toujours-déjà une construction de la réalité. »

 

Comme dans le roman,

le regard a besoin d’être médiatisé pour donner lieu à une description.

Si la poésie moderniste peut être qualifiée de « poésie du regard »,

c’est aussi en raison des nombreux dispositifs visuels dans les poèmes et de l’utilisation du motif de la fenêtre, en tant qu’ouverture sur le monde, comme métaphore fréquente de la poésie même.

Aiguiller le regard n’est pas en soi une chose neuve, mais ce qui est remarquable, c’est la fréquence de ces dispositifs, l’insistance avec laquelle les poètes utilisent fenêtres, portes, instruments optiques, et surtout la façon dont ils explicitent et commentent, donc exhibent, ces instruments de cadrage.

 

 « l’hypertrophie des procédés démarcatifs (d’introduction et de conclusion) et auto-référentiels » : revendication d'une  « poésie-images », une poésie faite d’éléments visuels juxtaposés, comme les tableaux des dioramas. 

 

                                                        De l'OEIL à LA PAGE

La mise à distance du modèle descriptif  propre à la poésie moderniste, emprunte beaucoup au regard photographique.


Le regard erre comme il veut. Rien de plus naturel, rien de plus vrai, que ce vagabondage, car… la vérité c’est le hasard

Elle réduit à rien chez le lecteur la nécessité de la moindre attention, pour le séduire aux seuls effets instantanés, à la rhétorique du choc

 

Or, ces « effets instantanés » et cette « rhétorique du choc »  sont précisément ce qui intéresse quelqu’un comme Jean Epstein dans la poésie de son temps et ce qui constitue selon lui la caractéristique essentielle de la poésie moderniste. 

  

Jean Epstein, observateur éclairé de son temps, voit dans le « machinisme de la civilisation », qui « perme[t] à l’homme une infinie variété d’angles d’observation », la cause des expérimentations contemporaines autour du « simultanéisme », qu’il définit comme une « utopie physiologique », et qui consiste à représenter à la fois deux ou trois objets, plusieurs actes, parole et geste, parole et pensée, présent et passé, comme à la chambre claire du microscope, on voit à la fois l’objet examiné et le dessin qu’on en fait, et la pointe de son crayon.

 

Dans La poésie aujourd’hui, il s’attache plus précisément aux liens entre les techniques d’enregistrement visuel que sont le cinéma et la photographie et les poètes contemporains, son ami Blaise Cendrars en particulier : La description méditative et lente se trouve périmée. L’instantané, seul mode de photographie sincère, devient aussi le mode prépondérant en littérature. On a appelé cela le dynamisme.

 

Jean Epstein détaille alors les conséquences stylistiques de ces « nouvelles » techniques sur la poésie en s’appuyant massivement sur Dix-neuf poèmes élastiques et illustre successivement ce qu’il appelle « l’esthétique de proximité » (gros plans…), « l’esthétique de rapidité mentale », « l’esthétique de suggestion » (« On ne raconte plus, on indique ») ainsi que « l’esthétique de succession », qu’il définit ainsi : Une bousculade de détails constitue un poème, et le découpage d’un film enchevêtre et mêle, goutte à goutte, les spectacles. Plus tard seulement on centrifuge, et du culot se prélève l’impression générale.

 

Les traits stylistiques relevés par Jean Epstein sont en effet récurrents chez Cendrars, en particulier dans les poèmes relevant de ce que Philippe Hamon appelle la « description ambulatoire », avec comme caractéristiques majeures, les tournures nominales, les déictiques et la parataxe, concourent à créer, non un effet de réel, car, comme on l’a vu, on ne nous montre finalement pas grand-chose dans ce poème, mais un effet de vécu.

La succession rapide des notations cherche à recréer, ou plutôt à créer, avec des effets d’instantanéité et de simultanéité, les impressions décousues et la perception que l’on peut avoir en voyage.

Le regard dans ce poème est donc une fiction : tout concourt à donner l’impression que le poème est écrit simultanément à la perception, voire qu’il est lui-même perception.

C’est là un des traits définitoires de ce que j’appelle « régime déictique ».

Cette confusion entre la vision et la description,

ou si l’on préfère, entre le moment de la perception et le moment de l’écriture,

est certes une fiction entretenue par les poètes,

un idéal impossible ou, comme le dit Jean Epstein, une « utopie physiologique »,

mais c’est vers cet idéal que tend la poétique moderniste.

 

Pour formuler ce rêve de l’instantané,

Jean Epstein recourt lui aussi au modèle de l’instantané photographique.

Le lien entre le regard photographique et le nouveau regard poétique a en effet été perçu dès l’époque moderniste, et, tout au long du XXsiècle, les métamorphoses du regard poétique ont été analysées en relation avec la photographie ou le cinéma.

Il faut noter que la métaphore de l’œil comme objectif est récurrente chez Cendrars, en particulier en dehors de son corpus poétique,

et qu’elle va de pair avec une fascination générale pour les techniques et les machines.

Sans analyser en détail les conséquences ou les influences diffuses de la photographie ou du cinéma sur le regard en général, il faudrait s’arrêter sur ce « régime déictique », point de rencontre majeur entre la photographie et la poésie moderniste.

Nommer plutôt que décrire, montrer plutôt que représenter, être là plutôt qu’observer :

ces changements dans le regard poétique sont le signe du passage d’un régime descriptif à un régime « déictique » en poésie,

qui pourrait se définir autant comme un effet de vécu que comme un effet de présence.

 

Le recueil Documentaires en constitue un exemple essentiel car, comme l’a noté Michel Collot, la description est inutile à l’économie du texte :

Cendrars peut se dispenser de toute une série de détails descriptifs, et […] réduit le paysage à ses éléments les plus essentiels et les plus universels : le soleil, l’horizon, le lac. Puisque vous y êtes, il n’a pas besoin de vous le décrire.

 

Plus loin, il ajoute que « la monstration remplace […] souvent la description », ce qui constitue un autre trait définitoire du régime déictique.

 

La poésie moderniste est donc le lieu d’un changement de regard : le modèle photographique, d’habitude utilisé en référence à la description illusionniste, sert plutôt dans ces poèmes à construire un regard déictique et indiciel, c’est-à-dire à attester une présence.

Comme le remarque Michel Collot à la fin de son étude sur la notion de paysage dans Documentaires, qui est aussi une interrogation sur les rapports entre l’expérience vécue et l’expérience poétique chez Cendrars, ces poèmes ne sont pas incompatibles avec le modèle photographique, qui est lui aussi tributaire d’un point de vue, donc construit.

Il faudrait approfondir le rapport du modèle photographique au régime déictique à l’œuvre dans la posture de poète-voyageur et de poète-reporter de Cendrars.


D’une certaine manière, la poésie de Cendrars constitue une réponse au développement des images enregistrées. Comme le seront plus tard ses « faux reportages » sur le Brésil, ses poèmes peuvent être lus comme une série de faux enregistrements instantanés, comme des fictions.

 

 Cendrars  pousse très loin la fiction de la « note sur le vif » et joue à plein l’équivalence  « œil = objectif = poème »

la poésie peut subir directement la concurrence des moyens d’enregistrement du réel,

car elle ne se place  sur le même plan.


Faut-il aller jusqu’à dire qu’il s’est passé en poésie le même phénomène qu’en peinture, c’est-à-dire que la photographie, en faisant concurrence au regard descriptif, aurait rendu caduque l’illusion référentielle et aurait poussé les poètes à développer un nouveau regard ?

La conclusion paraît simpliste. Il me semble en tout cas que la question du regard gagne à être envisagée en relation avec l’image photographique.

L’ambivalence du regard poétique se reflète dans celle de l’appareil photographique, à la fois simple enregistrement et tributaire d’un point de vue, d’une perception particulière de la réalité, comme l’a montré Jean-Marie Schaeffer ou encore Denis Roche, écrivain, poète et photographe, qui affirme en entretien :

Je soutiens que la photographie n’est pas un art de la représentation.

Ou que la reproduction de la réalité est, en tout cas, un sujet secondaire.

Le premier sujet de la photographie, c’est la captation du temps.

 

À l’époque moderniste, la notion de regard et l’influence de la photographie vont de pair avec le retour de la question de la réalité et de la mimesis en poésie.

La mise à distance de la description donne lieu à un nouveau regard qui prend la forme, chez Cendrars,  de la fiction de l'instantané.

 

Par Claire (C.A.-L.) - Publié dans : citations. Notes. - Communauté : lectures "critiques"d'ouvrages
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Mardi 8 novembre 2011 2 08 /11 /Nov /2011 07:33

 

 

 

 

Orion

C'est mon étoile

Elle a la forme d'une main

C'est ma main montée au ciel

Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau

Quand les Zeppelins venaient bombarder Paris ils

venaient toujours d'Orion

Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête

Le grand mât perce la paume de cette main qui doit

 souffrir

Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle

        est par un dard continuel

Par Claire (C.A.-L.) - Publié dans : citations. Notes.
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