Une seule chose est sûre,
c’est à la deuxième Conférence internationale des femmes socialistes, à Copenhague, en août 1910, que fut prise,
à l’initiative de Clara Zetkin,
la décision - avalisée par le congrès de l’Internationale qui suivit - de célébrer chaque année une journée internationale des femmes. Elle reprenait l’initiative des femmes socialistes
américaines qui avaient décidé, à partir de 1909, d’organiser chaque année, le dernier dimanche de février, une journée nationale pour l’égalité des droits civiques.
Les femmes socialistes n’avaient pas fixé 1857 comme événement primitif à commémorer, pas davantage ne s’étaient-elles prononcées pour la date du 8 mars, mais seulement sur le principe
d’une célébration. Dans sa résolution de Copenhague, C. Zetkin proposait du reste de la fixer tous les ans, au moment des “ fêtes de mai ”.
C’est la direction du parti social-démocrate allemand qui fixa la première journée des femmes au 19 mars 1911, date nullement choisie au hasard.
Depuis longtemps, la social-démocratie allemande commémorait à cette date deux événements : la révolution allemande de Berlin en 1848, et la Commune de Paris - et tous les ans en mars,
bien avant 1911, Die Gleichheit appelait les femmes à se joindre aux manifestations prévues.
C’est donc sous le signe de deux dates importantes du mouvement ouvrier international que la journée internationale des femmes fut placée, dès sa naissance[...].
II n’y avait pas en France à ce moment de groupe de femmes socialistes capable de reprendre cette initiative, et il n’y eut pas de manifestation à Paris
avant 1914 .
Le mythe,[...] légende,... origine symbolique donnée récemment à une célébration beaucoup plus ancienne.
A-t-il paru nécessaire de détacher la journée internationale des femmes de son histoire soviétique pour lui donner une origine plus internationale, plus ancienne que le bolchevisme, plus
spontanée aussi que la décision d’un congrès ou l’initiative de femmes affiliées à des partis ? La date de 1857 a-t-elle été choisie comme un dernier hommage à Clara Zetkin, née cette
année là et dont la journée internationale des femmes comme le mouvement socialiste féminin international fut entièrement l’oeuvre ?
Quoiqu’il en soit, il nous semble que ce mythe d’origine, forgé a posteriori, est parfaitement conforme à ses objectifs, les femmes socialistes, réunies à Copenhague en 1910 auraient pu le
choisir. Cette représentation de la lutte des femmes - ouvrières luttant pour leurs conditions de travail - est bien celle que privilégiaient les femmes socialistes de cette
époque :
des ouvrières seulement, pas des demoiselles des postes, des secrétaires ou des
prostituées ;
pour leurs conditions de travail seulement, pas contre la domination masculine ou pour le droit des
femmes à la parole.
Pourtant dès l’instauration de la journée internationale des femmes la revendication centrale était celle du vote des femmes.
Pour nous au contraire cette vision de la lutte des femmes pose quelques problèmes si on la réfère à la situation de l’époque et aux
conflits dans le mouvement féministe du début du siècle. La lutte des ouvrières pour leurs conditions de travail fait certes partie de la lutte des femmes, mais nous refusons qu’elle soit prise
en modèle unique, seul acceptable et opposé à toutes les autres considérées comme “ bourgeoises ”. Nous refusons que cette version féminine du premier mai soit célébrée pour mieux être
démarquée des luttes féministes pour l’égalité juridique ou le suffrage des femmes, de l’acharnement des intellectuelles forçant l’entrée des carrières interdites aux femmes, de la résistance
des suffragettes anglaises torturées et gavées de force dans les prisons... Nous refusons que cette lutte d’ouvrières soit légitime, et non celle des travailleuses imposant, contre des
ouvriers, leur droit au travail et leur admission dans les syndicats []. Nous refusons que la lutte des femmes ne soit reconnue que lorsque, partie de la lutte
des classes, elle s’y intègre avec soumission et n’y soulève aucune contradiction[..].
La lutte des sexes était-elle antithétique avec la lutte des classes ?
Toutes les femmes socialistes n’étaient pas de cet avis. Madeleine Pelletier, la plus célèbre des femmes socialistes françaises d’avant 1914 s’était opposée sur ce point avec Clara Zetkin, à la
Conférence de Stuttgart, le point de vue de celle-ci avait triomphé : la séparation complète des femmes socialistes d’avec les féministes bourgeoises. Madeleine Pelletier n’alla pas à Copenhague mais on peut penser qu’elle fut comme son amie Caroline
Kauffmann choquée par I’antiféminisme de cette Conférence et “l’intolérance” des femmes socialistes .[...]
Le GDFS ne fut même pas la petite classe du parti ; par crainte du féminisme, Louise Saumoneau y fit voter des statuts tels que ne
pouvaient y adhérer que les femmes déjà inscrites au parti. Ainsi le groupe s’interdisait de développer un mouvement féminin de masse pour l’attirer au parti. II ne cherchait pas non plus à
obtenir pour les femmes la plénitude de leurs droits, mais bien plutôt à protéger les femmes socialistes, et particulièrement les ouvrières, de la subversion féministe.
L’organisation, le 9 mars 1914, d’un meeting pour célébrer - pour la première fois en France - la journée internationale des femmes fut l’activité principale du groupe pendant les dix-huit mois
de vie qu’il connut avant la guerre.
La brève rencontre, pleine de promesses du féminisme et du socialisme à la fin du siècle, s’achevait pour laisser place à la théorie du “ féminisme
bourgeois ”, élaborée non contre les grandes dames du féminisme que les femmes socialistes ne rencontraient guère sur leur terrain,
mais contre les féministes sociales dont l’activité militante était tournée vers les ouvrières, ou contre les féministes socialistes qui refusaient la subordination des revendications féminines
aux intérêts supérieurs de la classe ouvrière indivisible et de son parti.
Les décisions de la Conférence de Copenhague : célébration de la journée internationale des femmes et création de groupes de femmes socialistes, concouraient au même objectif : faire
apparaître un mouvement de femmes socialistes distinct du féminisme ; tracer entre les femmes une infranchissable ligne de classe, ligne de marquage et de démarcation, schéma d’explication
sommaire des contradictions : les revendications des “ bourgeoises ” ne peuvent avoir d’autre objectif que de conforter le capitalisme, seules sont “ prolétaires ” celles qui exigent la
collectivisation des instruments de production (voir notamment Suzon,Féminisme et Socialisme).
Louise Saumoneau fut, comme le dit Charles Sowerwine, “ l’architecte de cette rupture qu’elle imposa au mouvement socialiste
féminin du XXe siècle ” ; rompant avec le mouvement féministe, elle “ empêcha le mouvement socialiste de prendre en compte les problèmes féminins, de lutter pour l’égalité des sexes en
même temps que pour l’égalité des classes ” [].
Clara Zetkin, quant à elle, l’initiatrice de la journée internationale des femmes, dirigeante internationale des femmes socialistes,
luttait pour faire prendre en compte les problèmes féminins par le socialisme, mais elle aussi refusait toute action concertée avec le féminisme qualifié de bourgeois. “ Marx,
disait-elle, a forgé le glaive qui a tranché les attaches entre mouvement féminin prolétarien et bourgeois ” [].
Une tradition qui nie avec tant de constance le droit des femmes à s’organiser de façon autonome, en dehors des organisations et partis politiques
traditionnels pour lutter contre leur oppression, peut-elle être reprise sans danger ? Peut-elle être utilisée, voire détournée, par celles-là mêmes qui depuis des années, se battent
précisément pour assurer l’indépendance des luttes de femmes ?
C’est peut-être l’un des enjeux des diverses manifestations du 8 mars 1982 en France, que de répondre, aussi, à cette question.